Le post-apocalyptique en liens.

En 1946, la polémique du « gâteau bombe atomique »

gâteau bombe atomiqueTout commence un mardi soir, le 5 Novembre 1946. Nous sommes au Club des officiers du College de guerre à Washington  DC.  Une petite sauterie est organisée à l’occasion de la dissolution de Task Force Number One qui a organisé et supervisé les premiers essais nucléaires après Hiroshima et Nagasaki dans le Pacifique.

Ces explosions très controversés sur l’atoll de Bikini avaient donné lieu à un déplacement de l’ensemble de la population indigène des îles. Qu’importe. Les tests Operation Crossroads avaient fait les gros titres de l’année 1946, il était donc normal que la dissolution de l’équipe à qui l’on devait ce beau spectacle tire sa révérence avec une petite tempête médiatique.  Les agapes auraient pu avoir lieu dans la stricte intimité mais il avait fallu qu’un photographe du prestigieux Harris & Ewing Studio soit convié. Et qu’il fige sur pellicule le commandant de la Task Force, le vice-amiral William H.P. Blandy, et son épouse aux côtés du contre-amiral Frank J. Lowry. Sur la photo, celui qui a été surnommé l »amiral atomique » est immortalisé en pleine découpe d’un gâteau  « champignon atomique  » tandis que Lowry regarde avec un sourire.  Cette pâtisserie un brin inhabituelle avait été commandée à une boulangerie  d’East St. Louis par le lieutenant John Holloway T., un aide de camp de Blandy.

Le 7 Novembre 1946, la photographie atypique a été publiée en bonne place du  Washington Post sous le titre « Hommage à Bikini. » Elle était accompagnée d’autres clichés de militaires ripaillant gaiement avec les femmes tiré à quatre épingles. Le côté déplacé et grotesque de la fête rendue publique par le Post rapidement attiré l’attention d’un pasteur local nommé Arthur Powell Davies . Trois jours plus tard, le dimanche 10 novembre, le pasteur clame ouvertement son indignation lors d’un sermon depuis  sa chaire à l’ All Souls Church :

J’ai ici avec moi dans la chaire, ce matin, une page d’un journal. D’un journal très correct.  Elle contient une image, il me semble, une image tout à fait détestable. Si je parle comme je pense que je peux parler ‘image obscène.  Je ne blâme pas le journal d’avoir imprimé ces  photos, ou le photographe de les avoir prises.  Ce qui me remplit d’amertume, c’est le fait qu’un tel événement pourrait avoir lieu n’importe où.  C’est une image forte de deux officiers de marine et d’une belle dame très. Ils sont en train de couper un  gâteau bombe atomique. […]Je ne sais pas comment vous dire ce que je ressens au sujet de cette photo. Je prie seulement  Dieu qu’il ne soit pas imprimé en Russie, ce  qui conforterait les gouvernement et le peuple russe dans leur idée que l’Amérique  est dégénérée, capable de traiter avec légèreté la plus cruelle, impitoyable, révoltante instrument de la mort sont jamais inventé par l’homme … Les officiers de la marine concernés devraient présenter des excuses au nom de l’armée, dont ils font partie, et du peuple américain. Aucune excuse ne serait suffisante pour effacer ce que cette image peut signifier au monde.

Le sermon de  Davies fut cité dans le Time magazine et dans des journaux du monde entier. Ses remarques libérèrent la parole de citoyens dégoûtés par la passion qui gagnait le pays pour tout ce qui touchait de près ou de loin à la bombe atomique depuis le 6 août 1945.  En dépit de l’espoir formulé le révérend, le brouhaha dans ce qui fut dès lors connu sous le nom de « Gâteau atomique »  fit même  son chemin jusqu’à Moscou:

Deux journaux soviétiques  prirent connaissance ce cette polémique et la commentèrent sur un ton, évidemment, acerbe. En Amérique, le sermon et sa couverture médiatique entraîna un flot de lettre aux rédacteurs en chef, tantôt outragés, tantôt prenant la défense des militaires.

Les co-religionnaires du révérend  Davies cherchèrent  à minimiser la position de leur collègue, tout en espérant en même temps inscrire leur propre nom dans les journaux. Le révérend J. Warren Hastings de l’Eglise chrétienne nationale de Washington, DC  déclara ainsi à l’Associated Press: «Si nous pouvons seulement apprendre à aller plus loin avec la bombe atomique que de son explosion dans un gâteau, nous serons bien. » Le révérend Peter Marshall, de la New York Avenue Presbyterian Church, également à Washington, fit remarquer au même journaliste: «Je ne vois rien de répugnant du tout à ce sujet  »

Les deux acteurs principaux refusèrent les de formuler les excuses demandés par l’homme de Dieu.  Blandy  déclara qu’il ne voulait pas « rajouter un commentaire désinvolte » et Lowry estima  que le pasteur ne devait « probablement  tout simplement pas comprendre la situation. »  Pour sa part, LY Stephens, l’homme qui avait aidé à la création du désormais fameux dessert, ne souscrit pas à la symbolique négative attribuée à son œuvre par le Révérend David.  Il déclara à l’Associated Press que le sermon était «stupide» et que « le gâteau avait pour seul but d’être mangé ».

Le résultat le plus significatif de la « crise » de Davies a été que  sa colère a atteint le Dr Howard Bell, un fonctionnaire dans le gouvernement provisoire du général Douglas MacArthur au Japon. Bell  écrivit à Davies et, bizarrement,  lui reprochade ne pas utiliser des termes plus forts pour exprimer son indignation, concédant que le révérend«a dû faire quelques concessions aux convenances de l’énonciation depuis une chaire. » Dans sa lettre il décrivit les difficultés scolaires des enfants de Japonais à Hiroshima, en particulier, et suggèrera que les écoliers américains envoient des fournitures scolaires de rechange comme des crayons et des cahiers à leurs homologues japonais.

Le révérend Davies reprit  l’idée du Dr. Bell à cœur et, le 13 février, 1947 il prononça un sermon intitulé « Réponse à une lettre en provenance du Japon » demandant à ses ouailles de passer à à l’action. Dans la période qui a suivit, les plus jeunes paroissiens de l’église recueillirent sur une demi-tonne de papier, crayons, crayons de couleur, gommes à effacer, colle et autres fournitures.  Le matériel a ensuite été expédiés au Japon où il est arrivé en Décembre de 1947, juste à temps pour Noël. . Les fournitures ont été distribuées à deux écoles et un orphelinat.

Les bénéficiaires de ce don remarquable d’écoliers américains ont répondu avec une immense gratitude. Le cadeau le plus touchant et durable que les étudiants américains ont reçus pour leurs efforts ont été dessins au crayon et à l’aquarelle des jeunes artistes de l’école élémentaire Honkawa à Hiroshima.  Les œuvre eprésentent de nombreuses scènes du pays d’origine et des thèmes tels que « amis de l’Amérique » et « la paix – le Japon. » Peu après les « Dessins Hiroshima  » firent une tournée nationale parrainée par le gouvernement américain, puis retournèrent  à la All Souls Eglise et, au fil du temps, finirent par se perdre

En 2007, les images ont été restaurées et renvoyés dans leur lieu d’origine-la-Honkawa école primaire pour l’exposition. Ce qui avait commencé comme une histoire banale sur un « gâteau atomique « ,avait, en fin de compte, conduit à une expression de paix durables.

Le révérend Davies est décéda d’une hémorragie due à un caillot de sang dans l’un de ses poumons, alors qu’il travaillait dans son cabinet de presbytère de l’église en 1957.  Il avait 55 ans.  La cérémonie commémorative seut lieu en l’église All Souls deux jours plus tard, en présence de trois juges de la Cour suprême – Hugo Black, Harold Burton et William O. Douglas.  Selon le Washington Post, Davies fut incinéré.

William Blandy, la cible principale de la colère du pasteur en 1946, était mort quelques années plus tôt, en 1954, à l’âge de 63 ans.  Son héritage :  un  navire de l’US Navy qui porte son nom, une parcelle au Cimetière national d’Arlington et, surtout, une photo ridicule.

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